Le webdoc au service de la communication des ONG

Par Laure Dasinieres 05.01.2012
Temps de lecture estimé 9 mn
La Vie à sac (Médecins du Monde / Capa, 2010)

Ces deux dernières années, le webdoc s'est imposé comme l’un des supports privilégiés de la communication des ONG. Entre travail de documentation et pédagogie au service d'une cause, le documentaire interactif pousse la sensibilisation au-delà des images choc ou du simple appel à dons.

Par sa capacité à informer sur la réalité tout en offrant une expérience rich media et interactive, engageante et immersive, le webdocumentaire s’impose, malgré son coût, comme un outil de sensibilisation privilégié auprès d’organismes pour qui le ROI n’est pas l’enjeu majeur. Nous avons souhaité mettre en avant cinq webdocs d’ONG qui incarnent cette tendance de fond.

Les Enfants de Mahaba (ASMAE / Agence Limite)

Présente dans les bidonvilles du Caire depuis 30 ans, Asmae (Association Soeur Emmanuelle – Agir pour l’enfance défavorisée) est déterminée à faire progresser l’éducation des enfants les plus pauvres, en dehors de toute référence religieuse et politique. En 1988, Sœur Emmanuelle crée l’école Ezbet el-Nakh dans une banlieue du Caire, au coeur du quartier des chiffonniers. Sa mission est d’éduquer et d’instruire des élèves issus des milieux les plus défavorisés pour qu’ils puissent envisager un futur professionnel autre que celui hérité de leurs parents.

Comme le disait Sœur Emmanuelle il y a près de 30 ans, “L’Egypte de demain se construira avec ses enfants, y compris les plus pauvres“. Au printemps 2011, l’Egypte connaît des bouleversements politiques majeurs dont la jeunesse est partie prenante. Au même moment, ASMAE demande au réalisateur Mat Jacob d’aller à la rencontre des élèves de cette école pour tenter de comprendre les enjeux de l’éducation dans ce quartier pauvre des chiffonniers.

Les Enfants de Mahaba” présente sept portraits d’enfants ou d’éducateurs et trois vidéos qui tiennent davantage du reportage. La force de témoignages touchants et pleins d’espoir, une photographie de toute beauté et une circulation fluide grâce à une interface claire font des “Enfants de Mahaba” un bel exemple de simplicité au service de la sensibilisation.

Urban Survivors (Médecins Sans Frontières / Noor / Darjeeling, 2011)

10% de la population mondiale vit – ou plutôt survit – dans des bidonvilles. Le webdocumentaire Urban Survivors, fruit d’une collaboration entre MSF et l’agence photographique NOOR propose un voyage dans cinq des vingt bidonvilles où Médecins Sans Frontières intervient – à Dacca, Karachi, Johannesburg, Port-au-Prince et Nairobi – pour aider à mieux comprendre la vie quotidienne de leurs habitants et les enjeux humanitaires auxquels ils font face.

Cinq photographes internationaux de l’agence NOOR (Alixandra Fazzina, Pep Bonet, Stanley Greene, Jon Lowenstein et Francesco Zizola) ont chacun visité un projet de Médecins Sans Frontières dans cinq bidonvilles à travers le monde. Leurs travaux ont été présentés dans le cadre d’une exposition FNAC en Belgique et se retrouvent au cœur du dispositif numérique que constitue le site Urban Survivors. Leurs séries photographiques sont mises en scène en vidéo, accompagnées de commentaires audio. Chacune est enrichie de textes informatifs, d’interviews audio, de chiffres clés sur chacune des villes ainsi que des portraits des photographes.

Le site joue sur la viralité pour développer son audience : les internautes sont invités à partager un ou plusieurs épisodes sur leur page Facebook ou sur leur compte Twitter et peuvent exporter une version miniature du site sur leur blog ou leur site. Enfin, le site est également le support d’un appel à dons et fournit la liste des antennes de MSF à travers le monde. Conçu et développé par Darjeeling, “Urban Survivors” est une réussite en terme de création numérique et d’ergonomie – très actuelle et interactive.

La Vie à sac (Médecins du Monde / Capa, 2010)

La Vie à sac (Médecins du Monde / Capa, 2010)

Lancé à l’occasion des 30 ans de Médecins du Monde, La Vie à sac est un webdocumentaire consacré à leur action en France auprès des populations les plus démunies. Le rapport 2009-2010 de MDM était sans appel : la misère sanitaire en France touche de plus en plus de gens dans une indifférence générale. Médecins du Monde a choisi le webdocumentaire pour prendre la parole et faire connaître ses actions en France : des films aux confins du cinéma, du journalisme et du photoreportage, une narration interactive autour des objets du sac, enfin, une diffusion pérenne auprès des millions de visiteurs des sites partenaires (france5.fr, lemonde.fr, dailymotion.fr, toutelhistoire.com).

“La Vie à sac”, ce sont quatre trajectoires de vie qui racontent l’exclusion aux soins. Quatre portraits dressés à partir de ce qu’il reste à ceux qui n’ont plus grand-chose : le contenu de leur sac. Papiers d’identité, vêtements ou couverture, paquet de biscuits ou bouteille d’eau, photos et souvenirs de “la vie d’avant” pour certains, de “la vie ailleurs” pour d’autres…

Chaque élément du sac devient le fil à partir duquel se déroule la vie de ces quatre personnes qui ont accepté de témoigner à visage découvert. Quatre films de 6 à 8 minutes, des regards complémentaires singuliers et engagés, pour une lecture en mode linéaire ainsi qu’un reportage photo. Un bel exercice de pudeur et de sensibilité qui sait éviter tout pathos et qui surprend grâce à un fil conducteur inédit.

A l’abri de rien (Fondation Abbé Pierre / Textuel-La Mine)

Selon le rapport de la Fondation Abbé Pierre de mars 2010 sur le mal-logement, près de 4 millions de personnes en France vivent dans des conditions de précarité extrême. Pour sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics, la Fondation propose un webdocumentaire qui dresse un état des lieux du mal-logement en France.

“A l’abri de rien” dévoile 15 portraits d’individus ou familles vivant dans des situations extrêmes. Chacune des thématiques traitées est accompagnée d’informations et de chiffres tirés du rapport 2010 de la Fondation. S’effaçant derrière les témoignages et sans avoir recours à la vidéo, “A l’abri de rien” offre une réelle expérience d’immersion, tout en préservant l’intimité et la dignité des personnes interviewées.

Grâce à l’image fixe et l’effet “Ken Burns” utilisés par Samuel Bollendorff, le hors champ est abordé différemment, et chacun peut s’approprier son expérience des scènes présentées. “A l’abri de rien” peut être visionné de manière linéaire (45 minutes) ou de manière plus interactive, avec un découpage portrait par portrait. Des informations contextuelles et des statistiques viennent enrichir chaque sujet. Une ressource intéressante est disponible tout le long du visionnage : “Proposer vos solutions”, qui redirige vers chantierlogement.com, plateforme d’information et de discussion de la Fondation Abbé Pierre pour une politique du logement. Une pudeur et une sensibilité saluées par le Prix Europa 2011 et Le Grand Prix Communication & Entreprise 2011.

Starved for Attention (Médecins sans Frontières / Agence VII)

Starved for Attention est un webdoc sur l’inadaptation de l’aide alimentaire pour les jeunes enfants lancé en 2010 par Médecins sans Frontières en collaboration avec l’agence photographique VII. Il consiste en sept reportages réalisés à travers le monde par sept photoreporters de VII (Marcus Bleasdale, Jessica Dimmock, Ron Haviv, Antonin Kratochvil, Franco Pagetti, Stephanie Sinclair et John Stanmeyer).

“Starved for Attention” saisit des destins individuels touchés par la malnutrition, du Bangladesh aux États-Unis, en passant par le Burkina Faso, la République Démocratique du Congo, Djibouti, l’Inde et le Mexique. Sept regards, sept sensibilités pour illustrer une catastrophe humanitaire d’ampleur internationale et faire la lumière sur les causes sous-jacentes de cette maladie, mais aussi sur les approches innovantes employées pour y faire face.

En 2011, MSF a lancé une pétition en ligne pour convaincre les principaux bailleurs de fonds internationaux – en particulier les États-Unis, le Canada, les pays de l’Union Européenne, le Japon et l’Australie – pour qu’ils allouent les ressources nécessaires au financement d’une aide nutritionnelle adaptée aux nourrissons et aux enfants les plus exposés à la malnutrition. Afin d’offrir plus de visibilité à cette pétition et atteindre un objectif de 250 000 signatures, le site qui héberge le webdoc a été refondu par l’agence Blue Cadet.

L’option prise a été de développer un site en HTML5 dont la navigation est basée sur le scrolling immersif : l’internaute “scrolle” d’un épisode à un autre, clique sur l’image pour lancer l’expérience. Chaque document est multimédia : vidéo, photo, texte et présentation du photographe. Cette mise en forme permet une consultation sur tablette. On apprécie la mise en valeur à la fois sobre et innovante d’un contenu de qualité, autant en terme de narration que d’un point de vue artistique.

Enfin, pour conclure, revenons sur un dispositif qui n’est ni un webdoc, ni un spot publicitaire, ni une vidéo virale :

Dans la peau d’un sans abri (SAMU Social / Publicis Conseil)

Pour sa campagne Dans la peau d’un sans-abri réalisée par Publicis, le SAMU Social frappe fort avec une vidéo immersive dont il est “impossible” de s’échapper. Le slogan : “La rue. Facile d’y entrer, difficile d’en sortir”. Le principe : placer le spectateur dans la peau d’un homme qui vit dans la rue au quotidien.

Au mois de mars 2010, quatre SDF parisiens munis de lunettes équipées d’une caméra avaient accepté de filmer leur vie pour réaliser cette vidéo. Pas de montage, le résultat est brut, n’épargnant rien au spectateur. L’expérience est d’autant plus saisissante que le film se cale automatiquement sur l’heure à laquelle on se connecte. Lorsque l’on essaie de refermer la vidéo, une fenêtre s’affiche : “Désolé, sortir de la rue est beaucoup plus difficile.” Puis s’affiche un lien invitant au don. C’est violent, provocateur, sans être racoleur.

Véronique Sels, directrice du SAMU Social explique : “On s’aperçoit que les gens regardent la vidéo quelques minutes, s’en vont et reviennent dans les heures qui suivent pour savoir où en est le SDF“… Une belle preuve de l’engagement suscité par cette expérience coup de poing.

Les ONG ont appris à se donner les moyens de campagnes numériques qui savent jouer tant sur l’affect que sur l’intellect. Le webdoc et sa diversité formelle leur permet de sensibiliser le public à leur cause en l’engageant différemment. Saluons le travail des journalistes, photographes, réalisateurs, designers qui s’investissent dans des initiatives qui font sens et renouvellent la communication des ONG.

 
Article publié originellement sur Brands + Contents

6 commentaires sur Le webdoc au service de la communication des ONG

  1. [...] jQuery("#errors*").hide(); window.location= data.themeInternalUrl; } }); } webtelevisionobserver.com – Today, 12:34 [...]

  2. [...] jQuery("#errors*").hide(); window.location= data.themeInternalUrl; } }); } webtelevisionobserver.com – Today, 2:39 [...]

  3. [...] Le webdoc au service de la communication des ONGhttp://webtelevisionobserver.com/2012/01/le-webdoc-au-service-de-la-communication-des-ong/ [...]

  4. Nicolas BOLE says:

    Merci pour cet article ! Vous retrouverez aussi des analyses de webdocumentaires et des entretiens avec les principaux producteurs (CAPA,Upian, Honkytonk, Narrative..) sur le site du Blog Documentaire.
    Bonne lecture !
    Nicolas

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>


Tous les contenus du site sont publiés sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 - Engine by Wordpress, design by Magic Morning, 2011

Web Television Observer est un site édité par Story Factory - Mentions légales - Contact - RSS