Tribune : El Cosmonauta, quand le cinéma se réinvente grâce à internet

Par Nicolas Dehorter 25.04.2011
Temps de lecture estimé 8 mn
El Cosmonauta (CC Riot Cinema, 2011)

A l’heure où les pouvoirs publics européens s’appuient sur la répression et la criminalisation des internautes, une société de production espagnole fait le choix de l’ouverture et du partage pour un premier long métrage de science-fiction, El Cosmonauta.

“El Cosmonauta” est un projet de cinéma fondé sur la participation des internautes, du co-financement au processus créatif et à la diffusion, porté par une jeune société de production madrilène, Riot Cinema. Nicolas Dehorter, qui collabore au projet comme chargé de diffusion France, détaille pour nous ce dispositif novateur qui a également su séduire des investisseurs traditionnels.


L’originalité du projet

El Cosmonauta est un film de science-fiction espagnol dont le modèle de production et de diffusion a été totalement repensé par les jeunes membres de la maison de production Riot Cinema. Ne voyant pas internet comme un ennemi, mais plutôt comme un formidable outil de partage et de créativité, les producteurs utilisent des solutions innovantes comme le crowdfunding et les licences Creative Commons pour développer le long métrage, qu’ils rendront disponible sur plusieurs supports et médias simultanément (internet, TV, salles, DVD), sans offrir d’exclusivité, bousculant le modèle classique de diffusion.

El Cosmonauta propose une expérience nouvelle, où internet et les amateurs du 7e Art jouent un rôle majeur dans la production. La philosophie derrière cette décision est de permettre à l’usager de choisir la manière dont il souhaite voir le film et dans quel format. Par exemple, il sera possible de télécharger gratuitement le film en qualité HD, tout en souhaitant le voir à la télévision grâce à sa fin alternative. De la même manière, le film qui sortira en salles bénéficiera de nombreux bonus pour inciter les spectateurs à le voir au cinéma.

Enfin, El Cosmonauta est un projet transmédia, avec différentes déclinaisons (une série web, des contenus mobiles ou encore un jeu en réalité alternée) qui viendront enrichir l’univers narratif du projet.


Présentation du dispositif (sous-titrée en anglais)


Teaser du film (sous-titré en français)

La réalisation du projet « El Cosmonauta » est avant tout une aventure humaine : près de 30 personnes collaborent ou ont collaboré ponctuellement au développement du film. Tous se sont investis sans compter pour la beauté du projet, et ont accepté de différer leur paiement pour permettre au projet de naître et de grandir.

Ce qui pouvait apparaître comme une aberration économique il y a encore quelques mois s’est mué en une stratégie réfléchie et ambitieuse en trois phases : investissement privé et crowdfunding, sponsoring et enfin préventes de distribution. Economiquement, l’aspect contributif n’est plus l’enjeu majeur; le lancement de la collecte a permis de créer une large communauté autour du film, qu’il est intéressant de pouvoir continuer à faire vivre au cœur du projet.

Le budget du film est évalué à 860 000 €, dont 6,5 % devraient être financés par le crowdfunding et le merchandising, 21 % à travers l’investissement privé, 32 % à travers des partenariats avec des marques et 40,5% à travers de préventes de distribution (chiffres non définitifs).


Les premiers enseignements que l’on peut tirer de l’expérience “El Cosmonauta”

Ils ont repéré une tendance

Depuis longtemps, l’équipe de Riot Cinema Collective a cette vision qu’internet n’est pas un frein, mais au contraire un formidable outil de promotion et de diffusion. Ils souhaitent ainsi être les premiers à démontrer que l’on peut bousculer le modèle traditionnel de production et de diffusion et réussir à faire du cinéma comme on le souhaite, en diffusant son film comme on aime les voir.

L’industrie cinématographique est confrontée à un bouleversement des modes de consommation, à une totale remise en question de la manière de diffuser ses produits. Prise de panique, elle a longtemps cherché à se défendre et à criminaliser les internautes (à travers les lois Sinde en Espagne, ou Hadopi en France).

Carola Rodriguez, Bruno Teixidor et Nicolas Alcalà pensent au contraire qu’il ne sert à rien de lutter contre la liberté qu’offre internet, comme dans d’autres domaines (notamment la musique). Ce sont les producteurs de films qui doivent chercher de nouveaux modèles économiques et s’adapter.

Ils s’ouvrent aux internautes pour affirmer leur indépendance

Réussir à concrétiser son projet pour un jeune réalisateur d’une manière « classique » en bénéficiant de subventions est devenu presque impossible. Très rapidement, ils ont compris que produire d’une manière indépendante était la seule façon de réaliser ce projet, et ont mis en place un site web dédié, aujourd’hui traduit en trois langues.

Le modèle étant basé en grande partie sur les réseaux sociaux et la synergie entre le public et créateurs, l’objectif du site, au-delà de la collecte de fonds, est aussi la création d’une communauté, invitée à suivre le développement du film en toute transparence, en profitant de nombreux avantages.

Utiliser internet est aussi pour eux le moyen de se démarquer, d’attirer la lumière dans un contexte difficile, tout en sachant que les risques sont calculés. Bénéficier du soutien initial des internautes a permis de mettre les choses en marche et de s’affirmer face aux productions classiques.

Nicolas Alcalà, Carola Rodriguez, Bruno Teixidor

Le contenu est roi (pour eux comme pour le public)

Il ne sert à rien de promouvoir les nouveaux modes de financement et de diffusion si c’est pour faire un film de piètre qualité. Le meilleur moyen de montrer ce que l’on sait faire, c’est de le faire, même si l’on dispose de peu de moyens.

Le premier teaser et les documents explicatifs mis en ligne sur le site du film ont immédiatement séduit les internautes. Quatre mois plus tard, mille “co-producteurs” les soutenaient déjà et ils signaient avec des investisseurs privés (investissement minimum 1000 €).

L’important est de toujours s’appuyer sur la philosophie de transparence que l’on s’est fixée, de commenter et partager les décisions que l’on peut prendre avec la communauté. Cela permet évidemment d’acquérir une certaine confiance, de légitimer les actions menées et d’aller toujours plus loin dans la réflexion.

A ce jour, plus de 3000 personnes ont investi dans le projet. L’équipe du film bénéficie également du soutien de nombreuses personnalités, sociétés et institutions innovantes.

Ils connaissent la valeur du réseau social et de l’auto-promotion

Les réseaux sociaux ont ça de formidable. Proposez quelque chose de qualité et de valeur, et cela se répand comme une traînée de poudre, bien au-delà de votre réseau initial. A ce jour, le projet compte déjà plus de 4000 fans sur Facebook et plus de 2000 followers sur Twitter.

Grâce à leur communauté grandissante, ils ont su très rapidement attirer l’attention des médias et des investisseurs. On peut être sûrs que les internautes qui financent le film souhaiteront le voir, non ?

Prendre en main sa propre promotion est aujourd’hui une nécessité. El Cosmonauta aurait pu n’être qu’un énième projet indépendant de science-fiction, condamné à n’être vu par personne. Riot Cinema a compris la puissance marketing et de communication d’un tel projet dans un contexte de lutte contre le téléchargement illégal et de crise du cinéma.

Ils embrassent le changement en favorisant le partage et la liberté

Les lois anti-téléchargement ne sont pas la solution (et culpabiliser les internautes non plus). El Cosmonauta démontre qu’il est aujourd’hui plus que jamais possible d’innover grâce à internet. La promotion et la diffusion est vitale pour le cinéma, il faut aller chercher les spectateurs où ils sont.

Leur démarche a en outre reçu le soutien important du réalisateur Alex de la Iglesia (qui présidait depuis 2 ans l’Académie du Cinéma Espagnol, avant de la quitter début 2011 pour marquer son désaccord avec la loi Sinde). Lors de son discours inaugural à la 25ème cérémonie des Goyas en janvier dernier, il n’a pas hésité à présenter internet comme l’avenir du cinéma, provoquant au passage la polémique, vous vous en doutez…


Le discours d’Alex de la Iglesia aux Goyas 2011 (sous-titré en français)

El Cosmonauta (Espagne, 2011)
Production : Carola Rodríguez et Bruno Teixidor (Riot Cinema Collective)
Scénario et réalisation : Nicolás Alcalá
Avec : Carlos Martínez-Abarca, Katrine de Candole, Max Wrottesley, Leon Ockenden.
En cours de production.

Ressources en français
Wikipedia
Facebook
Blog MonArtiste (Nicolas Dehorter)

Ressources en anglais et espagnol
Site officiel : Anglais | Espagnol
Blog : Anglais | Espagnol
Wikipedia : Anglais | Espagnol
Facebook : Anglais | Espagnol
Twitter
Dossier de présentation du projet (Anglais, PDF)

Article initialement publié sur Presse-Citron. Reproduit et complété avec l’aimable autorisation de l’auteur. Images et vidéos : CC Riot Cinema 2011.

2 commentaires sur Tribune : El Cosmonauta, quand le cinéma se réinvente grâce à internet

  1. Où est la lune ? says:

    Super article, bravo, j’adore. Merci.

  2. [...] et crowdfunding), un peu à l’image d’El Cosmonauta, autre projet espagnol que nous évoquions il y a quelques mois. [...]

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>


Tous les contenus du site sont publiés sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 - Engine by Wordpress, design by Magic Morning, 2011

Web Television Observer est un site édité par Story Factory - Mentions légales - Contact - RSS