25 ans jour pour jour après la catastrophe de Tchernobyl, La Zone nous propose un voyage atypique dans le temps et l'espace à jamais bouleversés d'une Ukraine post-nucléaire. Un magnifique projet transmédia composé d'un webdocumentaire, d'une installation interactive et d'un livre.
Le transmedia, mot-valise, buzzword tant ressassé qu’à force de l’entendre, on finit par oublier qu’on n’en a presque jamais fait l’expérience. Saluons donc la sortie de La Zone, projet réalisé par Guillaume Herbaut (photo-journaliste) et Bruno Masi (journaliste et reporter) qui se décline en un webdocumentaire (diffusé sur le site du Monde), une installation interactive à La Gaîté Lyrique et un livre publié aux éditions Naïve, à l’occasion du 25ème anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl.
Guillaume Herbaut et Bruno Masi se sont rencontrés il y a 10 ans au journal Libération, où Guillaume était photographe, et Bruno rédacteur au service Culture. Après deux voyages à Tchernobyl en 2002 et 2005, germe en 2009 l’idée d’un projet documentaire sur plusieurs médias, qui bénéficie de l’aide à l’écriture du CNC. En octobre de la même année, ils décident de retourner à Tchernobyl, pour un projet initialement conçu comme mémorialiste.
Après de nombreuses visites clandestines dans la zone interdite, ils réalisent que Tchernobyl n’est pas l’objet du documentaire, mais un décor. L’occasion de raconter une histoire différente, celle de la vie dans la zone interdite, 25 ans après, en utilisant plusieurs médias. Le tournage, réalisé lors de 5 voyages entre 2009 et 2010, nécessitera 4 mois de présence sur place, livrant 90 heures de rushes et plus de 800 photos.
L’histoire du projet démarre avec un blog atypique, Retour à Tchernobyl, publié entre 2009 et 2010, qui se feuillette comme un album sensoriel à mille lieues de l’expérience d’un carnet de voyage classique. Collision émouvante de photos – crues – et de textes – secs -, où la vie explose sous la désolation.
Si La Zone est bien une oeuvre documentaire, sa forme s’affranchit volontairement de l’aspect informatif, et prolonge le travail de narration distanciée initié sur le blog. Pour Bruno Masi, le projet est une tentative de “fictionnaliser le réel”. “Nous nous sommes basés sur des faits et des choses tangibles, mais en effaçant les aspérités pour essayer d’atteindre une forme de “vérité”, quelle qu’elle soit.”
Mêlant inspirations littéraires, photographiques et cinématographiques, le travail d’expérimentation réalisé sur les différents médias confirme la volonté inaltérable des auteurs de mettre ici l’accent sur l’histoire, quels que soient les supports utilisés.
Cette histoire pourrait être banale si elle se passait dans n’importe quel autre endroit du monde, mais elle devient exceptionnelle car elle se passe ici, dans l’unique configuration connue d’un monde post-nucléaire. — Bruno Masi

Cimetière d’engins militaires de Rassokha. Photo : Guillaume Herbaut / Institute
D’une durée globale d’un peu plus de deux heures, le webdocumentaire se découpe en 8 chapitres, collections de courtes séquences vidéo (de 12 secondes à 6 mn) et de diaporamas photo. Guillaume Herbaut et Bruno Masi se sont intéressés à la vie à l’intérieur et autour de la zone. Et à celles et ceux qui ont choisi (ou pas) de rester, ou de s’installer dans la région, promise à de meilleurs lendemains.
Exploration d’un décor déshumanisé où la vie continue, avec son quotidien parfois banal, et pourtant si exceptionnel, La Zone regorge d’histoires d’amour, de mort, de violence, de survie, d’espoirs, d’enfants. Et parfois surgissent des moments très cinématographiques, comme à Ivankov, la principale ville à la périphérie de la Zone, où l’on se retrouve embarqués dans un sidérant remake post-nucléaire de “La Fureur de vivre”.
La Zone (Retour à Tchernobyl) est un objet d’une singulière beauté qui tire sa puissance de cadrages fixes, et d’un effacement devant le pouvoir évocateur du décor. Et lorsque la voix off tout en accents de Viktoria Kozlova vient se poser sur les images, elle confère à ce voyage une incarnation, une justesse et une sensibilité qui se font rares dans le documentaire.
On pourra regretter l’interface “webdoc” assez sommaire du site, qui ne sert pas au mieux l’ambition narrative du projet. A défaut d’un mode plein écran, on aurait aimé une invitation au voyage, une porte d’entrée, et pourquoi pas, de sortie. Ou un écrin qui permette au spectateur de s’immerger complètement dans un récit d’une rare densité.
Comment retranscrire l’expérience physique d’une menace invisible, impalpable, inodore ? L’installation de la Gaîté Lyrique se propose d’y répondre en plaçant le spectateur au coeur de la zone interdite. Elle se présente sous la forme d’un cube immersif dans lequel on entre en écartant des bandes de plastique épais. A l’intérieur, sur quatre faces, vidéos et photos plongent le spectateur dans la zone de Tchernobyl, ce périmètre de 450 kms qui entoure le réacteur 4.
Pour compléter l’installation, la Gaîté Lyrique met en place un dispositif multimédia autour du thème de la survie en milieu hostile, avec des projections de films, des mangas, et dans l’espace jeux vidéo, des stations dédiées à S.T.A.L.K.E.R. (Shadow of Chernobyl), jeu pour PC développé par le studio ukrainien GSC (2007), ou Fallout 3, jeu de PC et consoles post-apocalyptique sorti en décembre 2008.
Durant toute la durée de l’installation, des chapitres du webdocumentaire seront également diffusés dans les “liseuses” du centre de documentation de la Gaîté, ainsi que sur des ordinateurs laissés à disposition.
Troisième média, un magnifique livre de 184 pages, co-édité par les éditions Naïve et La Gaîté Lyrique, qui retrace les 5 voyages effectués par Guillaume Herbaut et Bruno Masi entre 2009 et 2010. Dans le prolongement de leur travail sur le blog, le livre entrelace photographies et textes, jouant sur la confrontation entre image et texte, et entre deux voix singulières, chacune dans son tempo.
Le livre est d’ores et déjà disponible à la boutique Amusement de la Gaîté Lyrique, et sera en librairie à partir du 2 mai 2011.

Webdocumentaire : La Zone (Retour à Tchernobyl) (France, 2011)
Production : Agat Films & Cie et Lemonde.fr
avec le soutien du CNC et de Nikon
Diffusion : LeMonde.fr
Scénario et réalisation : Guillaume Herbaut et Bruno Masi
Photographies : Guillaume Herbaut
Textes : Bruno Masi
Montage : Léa Masson
Narration : Viktoria Kozlova
Date de 1ère diffusion : 22 avril 2011
Durée : 120 mn
Langue : français
Budget global du projet transmedia : 140 000 €La Zone – Site officiel
Blog Retour à Tchernobyl
Chaîne YouTube
Installation à la Gaîté Lyrique du 26 avril au 8 mai 2011
Pour aller plus loin : Interview de Guillaume Herbaut et Bruno Masi chez Progress In Work
Remerciements à Bruno Masi, Guillaume Herbaut et Audrey Duguine.
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